La chaise de Monsieur Seguin - Régis Leprunier


La chaise de Monsieur Seguin - Régis Leprunier

La Chaise de Monsieur Seguin

 par Régis Leprunier

​Monsieur Seguin n'avait jamais eu de bonheur avec ses chaises.
Il les perdait toutes de la même façon: Un beau matin, elles s'en allaient vers la décharge,
et là bas le fou les cassait.
Ni les caresses de leur maître, ni la peur du fou, rien ne les retenait.
C'était paraît-il des chaises indépendantes, voulant à tout prix le grand air et la liberté.
Le brave Monsieur Seguin, qui ne comprenait rien au caractère de ses chaises, était consterné.
Il disait " C'est fini. Les chaises s'ennuient chez moi. Je n'en garderai pas une".
Cependant, il ne se découragea pas. Et après avoir perdu six chaises et une table de salle à manger, il en acheta une septième.
Seulement cette fois, il eut soin de la prendre toute jeune pour qu'elle s'habitua à demeurer chez lui.
Ah! Qu'elle était jolie la petite chaise de Monsieur Seguin.
Qu'elle était jolie, avec ses barreaux, son cannage couleur de blé d'or, et ses pieds Louis XV.
Monsieur Seguin avait derrière sa chambre à coucher une petite pièce qui lui servait de bureau.
C'est là qu'il mit sa nouvelle pensionnaire.
De temps en temps, il venait voir si elle était bien. La chaise se trouvait très heureuse.
-" Enfin ! pensait le pauvre homme. En voilà une qui ne s'ennuiera pas chez moi"
Monsieur Seguin se trompait La chaise s'ennuya.
Un jour, elle se tourna vers la décharge, et se dit :" Comme on doit être bien là bas.
Quel plaisir de gambader parmi tous ces sacs en plastique. Sans bibelots qui vous surveillent.
C'est bon pour un tabouret d'être mis comme ça dans un coin.
Les chaises, ils leur faut du large. "
A partir de ce moment, le parquet de la pièce lui parut sale. L'ennui lui vint.
Elle se désempailla. C'était pitié que de la voir le dossier tourné vers la décharge, en grinçant tristement.
Monsieur Seguin s'apercevait bien que sa chaise avait quelque chose,
mais il ne savait pas ce que c'était.
Un matin, comme il achevait de la cirer, la chaise se tourna vers lui et dit dans son patois :
" Ecoutez Monsieur Seguin, je me languis chez vous. Laissez-moi aller dans la décharge".
"Ah! Mon Dieu, elle aussi" cria Monsieur Seguin, stupéfait.
Et du coup, il laissa tomber son chiffon, puis s'asseyant sur le tapis à côté d'elle:
"Comment Planchette, tu veux me quitter ? "
- Et Planchette répondit: "Oui Monsieur Seguin"
- "Est-ce que la poussière te manque ici ?"
- " Oh! Non Monsieur Seguin"
- " Et alors? Qu'est-ce qu'il te faut ? Qu'est-ce que tu veux ?"
- " Je veux aller dans la décharge Monsieur Seguin "
- "Mais malheureuse, tu ne sais pas qu'il y a le fou dans la décharge ? Que feras-tu quand il viendra ? "
- Je lui donnerai des coups avec mes pieds Louis XV "
- " Le fou se moque bien de tes pieds. Il m'en a cassé des chaises autrement plus solides que toi.
Tu sais bien, la pauvre Louis XIII avec ses pieds torsadés, forte et méchante comme un prie-Dieu. Elle s'est battue toute la nuit avec le fou...puis le matin, le fou l'a cassé "
- " Pécaïre ! Pauvre Louis XIII !... ça ne fait rien Monsieur Seguin, laissez moi aller dans la décharge "
- " Bonté divine!.. Mais qu'est-ce qu'on leur a donc fait à mes chaises ?
Encore une que le fou va me casser ? Et bien non !
Je te sauverai malgré toi, coquine, et de peur que tu ne fasses quelques bêtises,
 je vais t'enfermer dans le placard à balai, et tu y resteras toujours".

Là- dessus, Monsieur Seguin emporta la chaise dans le placard tout noir,
dont il ferma la porte à double tour.
Malheureusement, il avait oublié la fenêtre.
( Eh ! oui, il y avait une fenêtre à ce placard à balai.)
A peine eut-il le dos tourné que la petite s'en alla.
Quand la chaise arriva dans la décharge, ce fut un ravissement général.
Jamais les vieux matelas n'avaient rien vu de si joli. On la reçu comme une petite reine.
Les papiers journaux venaient la caresser de leurs faits divers défraichis.
Les vieilles poubelles éventrées, remplies d'anciennes nourritures
s'ouvraient sur son passage
 et sentaient mauvais tant qu'elles pouvaient.
Toute la décharge lui fit fête.
Vous pensez si notre chaise était heureuse. Rien qui ne l'empêcha de gambader à sa guise.
C'est là qu'il y en avait des objets, et quels objets: Brulés, cassés, tordus.
C'était bien autre chose que le buffet Henri II de la salle à manger.
Et les boites vides donc ? Des boites de maquereau au vin blanc, des sardines à la tomate,
des boites de cassoulet " Wilfrid Morin", des raviolis.
Des cartons d'agglomérés de poisson " Convagel", de pizzas jambon-champignons.
Toute une forêt d'emballage aux odeurs multicolores.
La chaise à moitié soûle se vautrait là dedans, les pieds en l'air,
roulait pêle-mêle parmi les pneus et les bidons.
Puis, tout à coup, elle se redressait d'un bond.
Hop ! la voilà partie, dossier en avant, à travers les planches et les roues de voitures d'enfant.
Tantôt sur une montagne de sacs, Tantôt au fond d'une baignoire.
On aurait dit qu'il y avait dix chaises de Monsieur Seguin.
C'est qu'elle n'avait pas peur la Planchette.
Elle franchissait d'un saut de grands tonneaux en métal remplis d'eau de pluie,
qui l'éclaboussaient au passage.
Alors, toute ruisselante, elle allait s'étendre sur quelques tôles ondulées et se faisait sécher au soleil.
Vers le milieu du jour, en courant de droite et de gauche, elle tomba sur une troupe de fauteuils de bureau aux pieds rouillés.
Tous ces messieurs furent très galants. Il parait même ( cela doit rester entre nous),
qu'un encore jeune fauteuil,
recouvert de crylor beige rose, eut la bonne fortune de plaire à Planchette.
Les deux amoureux s'égarèrent une heure ou deux.
Et si vous voulez savoir ce qu'ils se dirent, allez-le demander aux vieilles pochettes de disque,
racornies qui ont tellement l'habitude d'emballer les sons.
Tout à coup, le vent fraîchit .La décharge devint violette. C'était le soir.
-" Déjà" dit la petite chaise, et elle s'arrêta fort étonnée.
Là- bas, les rues étaient noyées de brume.
La maison de Monsieur Seguin disparaissait dans le brouillard, et de la maison,
on ne voyait plus que les antennes télés...
Elle entendit " Questions pour un champion" dont les candidats sortaient par une fenêtre ouverte.
Elle se sentit l'âme toute triste...Elle tressaillit. Puis ce fut un hurlement dans la décharge:
-" Hou! Hou!"
Elle pensa au fou. De tout le jour, elle n'y avait pas pensé.
Au même moment, de la fenêtre, l'animateur interrompit ses questions
afin de passer un message personne:
-" Nous arrêtons quelques instants nos questions pour laisser parler ce monsieur
qui n'a jamais participé à notre jeu, et qui veut faire une déclaration. "
C'était ce bon Monsieur Seguin qui tentait un dernier effort.
-" Hou ! Hou !" faisait le fou
-"Reviens ! Reviens ! braillait la télé;
Planchette eut l'envie de revenir, mais se rappelant le placard à balai avec le balai, le seau et la serpillière ,
elle pensa que maintenant, elle ne pourrait plus se faire à cette vie là et qu'il valait mieux rester.
La fenêtre venait de se fermer.
La chaise entendit derrière elle un craquement.
Elle se retourna et vit dans l'ombre deux oreilles courtes, toutes droites,
avec deux yeux qui reluisaient
et le bout rouge incandescent d'une cigarette.
C'était le fou.
Enorme, immobile, adossé à un reste de baraque.
Il était là, regardant la petite chaise, la dégustant par avance.
Comme il savait bien qu'il la casserait, le fou ne se pressait pas.
Seulement quand elle se retourna, il se mit à rire méchamment.
-"Ha ! Ha! la petite chaise de Monsieur Seguin "
Et il passa sa grande langue rouge sur sa peau mal rasée.
Planchette se sentit perdue...
Un moment, se rappelant l'histoire de la vieille Louis XIII, aux pieds torsadés,
qui s'était battue toute la nuit, pour être cassée le matin,
elle se dit qu'il valait peut-être mieux se laisser casser tout de suite.
Puis, s'étant ravisée, elle tomba en garde,
comme une" brave chaise de Monsieur Seguin " qu'elle était.
Non pas qu'elle eut l'espoir de tuer le fou. Les chaises ne tuent pas le fou.. Non.
Mais seulement pour voir si elle pourrait tenir aussi longtemps que la Louis XIII.
Alors le monstre s'avança et le dossier entra en danse.
Ah ! La brave chaise. Plus de dix fois, je ne mens pas, elle força le fou à reculer.
De temps en temps, la chaise de Monsieur Seguin regardait les étoiles danser dans le ciel clair et elle se disait:
- " Oh ! Pourvu que je tienne jusqu'à l'aube "
L'une après l'autre, les étoiles s'éteignirent.
Planchette redoubla de coups de pieds, le fou de coups de poings.
Une lueur parut dans l'horizon.
Une fenêtre s'ouvrit, et on entendit les premières informations du matin
-" Enfin !" se dit la pauvre chaise, qui ressemblait maintenant à un tabouret à trois pieds.
Alors, le fou se jeta sur la petite chaise...
et la cassa.

Merci pour votre lecture,
 à bientôt
Régis Leprunier


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