Le Rugby - Texte par Batistin


le rugby par Batistin

Le Rugby

 Texte n°1 du livre "La Mère Partie" par Batistin

Né à Agen, dans le Lot et Garonne, j’ai aimé le rugby, ce dont tout le monde se fout !
Sauf les trois ou quatre générations d'aïeux, qui doivent se retourner dans leurs tombes
quand la pénalité, pourtant à cinq mètres de la ligne adverse, se joue au pied !
Je les entends hurler d'outre-tombe jusqu'au tréfonds de mon coeur,
" à la main petit, à la main !!".
A Agen, la vie était simple. Il fallait pour être un homme, faire son service militaire
comme des tribus de Papouasie jettent leurs enfants du haut des grands arbres.
Pour savoir s'ils sont dignes de ne plus dormir auprès de leur mère.
A Agen, après le grand saut, on rentrait dans l'équipe de rugby.

Le Ru-Gue-Bi !
Ce sport, malgré l'apparente bestialité nécessite une grande finesse d'esprit.
Il y est fort difficile de garder les idées claires la tête dans la boue.

Ce jeu merveilleux a été inventé faute de combattants, les villages de nos campagnes,
et de l'Angleterre, il faut bien l'avouer, s'étant vidés après de multiples guerres.
La difficulté de réunir quinze bonshommes pour jouer à la balle a été détournée par
l'emploi de toutes les âmes vaillantes encore à peu près vivantes.
Ce qui explique, et c'est là tout l'esprit du rugby, les différences de taille entre les joueurs.
Le petit malin, le grand sec, le gros costaud, le rapide, chacun a sa place !

Les règles du jeu sont fort savantes, mais je veux ici n'en évoquer qu'une
qui est l'essence même de ce jeu de paix:
il est totalement interdit de heurter, agripper, plaquer, tirer, bousculer un joueur
s'il ne porte pas la balle. Ce qui différencie définitivement le rugby de la guerre,...
et du football américain.

Le rugby se joue à la main, et pour la gloire du village.
Un beau match est quand toute l'équipe dans un savant effort a su risquer de perdre
quelques points pour tenter de marquer un essai" à la main".
Porter le ballon à travers les lignes adverses pied à pied, main à main, dans de belles passes
inventives, futées, rusées est tellement plus beau que de ne s'occuper que du score final.
Comme souvent aujourd'hui, aucun essai n'est marqué, les équipes occupées dans de grands
coups de pied à faire varier les chiffres au compteur.

Les doux guerriers de mon enfance sortaient perdants au score quelquefois avec
plus d'honneur, de gloire, de rires et de chants que le vainqueur chanceux
n'ayant pas su offrir un beau jeu.
Ne pas prendre de risque pour la beauté du geste était bien plus honteux que le
décompte idiot des chiffres de bois au tableau d'affichage.
Tableau dont tout le monde se foutait royalement.
La beauté du geste !
L'esprit d'équipe !
La gratuité de la souffrance supportée, des coups reçus,
sans aucune autre contrepartie que de voir de larges sourires tout autour !

L'honneur des hommes de la tribu ne saurait avoir un prix, ni un score d'ailleurs.
Chacun retournait à son ouvrage, à ses champs ou à son bureau,
le notaire et le boulanger amis, le docteur et le plombier, l'agriculteur et
le gendarme, le plus jeune avec le plus vieux... Il n'était pas question d'argent.
Bien sûr, celui qui, partant du village, montait à la capitale pour jouer dans l'équipe de France
avait à son retour bien des avantages ! Le banquier était peut-être plus aimable et
compréhensif, quand le héros voulait acheter un nouveau tracteur pour agrandir la ferme familiale.
Monsieur le maire était plus disposé à trouver un budget pour l'achat de nouveaux maillots
pour le club des poussins. L'assureur plus disposé à payer la cotisation au club pour
paraître sur lesdits maillots... Toutes et tous y allaient d'un petit bout de leurs économies pour
faire verdir la pelouse du stade, et étaient si fiers finalement d'avoir une photo fanée où l'on
voyait un beau gaillard souriant juste à côté d'eux. Oui monsieur, ce beau vieillard aux
cheveux blancs qui bêche encore, pour le plaisir, un bout de champs "à la main" c'était notre héros.
Notre héros sans le sou, paysan ou docteur.

Il faut dire qu'en ce temps-là l'idée de pouvoir gagner de l'argent pour sauver l'honneur du village,
c'était un peu comme faire son beurre au marché noir... pas très joli...

Loin de moi l'idée d'aller raconter à mes aïeux, quand je les croise au cimetière,
qu'aujourd'hui tous nos héros n'ont, dans leurs beaux costumes bleus à la ville,
le cul à l'air sur les calendriers, qu'une idée obsessionnelle, faire gonfler le score au tableau.
La gloire aux numéros retransmis en mondiovision.
Qu'importe la manière, il n'y a plus que le résultat qui compte.

Pour ne pas les rendre tristes, mes vieux, je leur dis que le rugby est mort.
C'est un mensonge de finesse. Il vaut mieux mort que disgracieux.

Cet esprit "rugbystique", noble et désintéressé me sauvera de bien des mésaventures
dans le monde glauque, sombre et sinistre que je traverserai plus tard.
En effet, c'est amusant, en appliquant au pied de la lettre les leçons de morale et d'honneur
inculquées "à la main" dans mon crâne d'enfant, je fini par devenir un "très bon" voyou.
Le sens de l'honneur, s'il peut vous coûter la vie à force d'entêtement, peut aussi parfois,
et ce fut mon cas, vous ouvrir des portes.
L'incorruptibilité maladive du joueur de rugby ne sert pas qu'aux fameux Incorruptibles.
La parole donnée et conservée à tout prix, quelqu'en soit le prix à payer, l'engagement total et
sans faille, ni renoncement, à l'esprit de l'équipe auraient toutefois fini par faire de moi un beau mort.
Regretté quelques heures, pleuré un petit peu, mais mort.

Les soldats de la nuit sont envoyés comme les autres au grand jour, pour y laisser leurs vies.
L'amertume qui, déçu des déviances de mon rugby d'enfance, m'avait poussé chez les loups,
réapparue vite au premier conflit sérieux. Moi qui ne rêvais que de renouer avec l'esprit d'équipe,
décuplé je le croyais par les risques encourus par tous,
je ne trouvais que l'évidence imbécile du résultat.
Encore une fois, suivant l'air des temps, le tableau aux chiffres de bois brillait de mille feux.
Transformé en compteur électronique froid, rapide, et implacable !

La nuit, le jour, chez les loups et les chiens, voyous et honnêtes boulangers,
tous finalement ne rêvaient plus que de résultats.
Le beau geste était définitivement mort.
Je décidai donc de rejoindre l'équipe rêvée,
faite de rares amis, et de deux compagnons de route que seule la mort séparera.
Deux êtres dos-à-dos luttant contre l'adversité et le tableau des chiffres.
Ma solitude et moi, main dans la main.

Aujourd'hui, les années sont passées, je ne sais plus rien des voyous.
Mais le boulanger jette sur le pain un peu de farine blanche et pas cuite,
pour nous faire croire qu'il a œuvré, "à la main" !

Batistin


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