Le camion - texte de Régis Leprunier


Le camion, texte de Régis Leprunier

Le Camion

 par Régis Leprunier

Il est là, il ne bouge pas, il rêve.
Il aime en secret une jolie blonde, mais il n’ose pas lui dire.
Donc, il est là devant sa maison, et elle n’y a jamais prêté attention.
De temps en temps, il jette un phare sur la fenêtre, pour voir si c’est allumé ou éteint. C’est tout.
D’ailleurs, il a de grosses larmes d’huile qui coulent sur son pare-brise.
Heureusement qu’il a des essuie-glaces.
Une fois seulement, il a osé se manifester, il a klaxonné .
Tout le monde s’est mis à la fenêtre.
Il a eu honte et n’a jamais recommencé.
Quand Charlotte sort de chez elle, et qu’elle part de l’autre côté , il est là, sans bouger,
simplement, discrètement, il la regarde partir dans son rétroviseur.
Non, je vous assure, il a une vie de chien, ce camion.
Lui qui aimait tant manger du kilomètre, ça ne lui dit plus rien.
Il reste là, le phare torve, et le réservoir vide.
Et voyez-vous, ce qui le rend encore plus triste, dans cette triste histoire , c’est qu’il se dit :
“C’est un amour impossible…Impossible ?...
Enfin voyons, réfléchis, une jolie blonde et un camion.
Une jolie fille si bien balancée…
Mais moi aussi je suis bien balancé, j’ai de sacrés amortisseurs.
Allez, ça va, tu déjantes, tu ferais mieux d’aller t’en jeter un à la pompe. C’est vrai.”

Mais voilà c’est comme ça, il reste là, planté, comme un collégien, rongeant son frein,
contre le trottoir.
En attendant, il n’a plus de goût à rien. Il attend. Il attend l’impossible, l’inconcevable.
Et elle, elle passe tous les jours matin et soir sans le regarder.

-" Ah! la! la! J’ai envie d’aller me jeter la cabine contre un mur”,
qu’il se dit comme ça , parfois, certains jours.
Un matin, se réveillant un peu plus tard que d’habitude,
il voit un rectangle de papier blanc sous l’essuie-glace.
Alors son moteur se met à battre, mais à battre si fort…
qu’une fois encore tout le monde se met à la fenêtre.

“-Elle m’a écrit ! Elle m’a écrit ! La vie est belle ! C’est magnifique.”

Ce matin là, une contractuelle a placé sous l’essuie-glace, une amende pour stationnement interdit.
Il reste interdit et se met à réfléchir.
Que peut-il faire ? Il doit faire quelque chose .Il ne faut pas rester à se désespérer.

“- Je vais lui parler ! C’est ça, je vais lui parler. Lui dire tout.
Tout lui dire: Mon amour, mon moteur qui chauffe, mes sentiments, mon pare-brise embué. Tout.
Je vais jouer le grand jeu. Je vais aller l’attendre dans le couloir de son immeuble.
Je monterai quatre à quatre les quatre étages de l’escalier… J’irai frapper à sa porte…”

Mais le voilà de nouveau terrassé par l’impuissance…
Il vient de s’apercevoir qu’il ne pourra jamais pénétrer dans l’immeuble.
Alors ? Alors, il se met la radio et écoute une chanson triste.
Et matin et soir, Charlotte passe à côté sans le voir. Alors voilà, il se laisse aller.
Les enfants du quartier commencent à rôder autour de lui, et puis, à jouer dedans,
et puis, on lui arrache une porte, et puis, on lui enlève les roues,
et puis, on lui tord les essuie-glaces, et puis, on lui casse le pare-brise,
et puis, on lui arrache l’autre porte,
et la jeune fille toujours passe sans le voir…
Et puis, ce n’est plus qu’une vieille charogne de tôle rouillée.
Charlotte s’arrête un matin devant lui et dit :

“- Quelle honte de laisser ce tas de ferraille devant l’immeuble ! “
Alors, il y a une vague lueur dans le seul feu de position qui lui reste encore,
et puis tout s’éteint à jamais…

Merci pour votre lecture,
 à bientôt
 Régis Leprunier


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