Ultrasons - Texte par Batistin


Ultrasons Texte n°5 du livre "La Mère Partie" par Batistin

Ultrasons

  Texte n°5 du livre "La Mère Partie" par Batistin
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La réalité, pour ce qu'elle a de rassurant, peut-être aussi d'exaspérant,
ne suffira plus à nourrir mon âme avide de découvertes et d'aventures.

Toute mon enfance, juste après la mort définitive des rêves woodstockiens, fut bercée de la litanie du progrès,
née bien avant les grandes guerres et perpétuée par le souci de pouvoir nous aussi mâcher du chewing-gum
et porter bas de nylon, entre l'avancée sociale des congés payés et la perte inexorable des colonies françaises.

Pourtant, seul au couvre-feu que m'imposait la vie scolaire, bien à l'abri sous les draps, armé d'une lampe torche,
je lisais et relisais Croc-Blanc et les aventuriers du KonTiki, et fut pris d'une immense tristesse
en apprenant que pour nous, tout était fini.
Fi des découvertes, des aventures, des gloires guerrières et des amitiés fraternelles, tout était dit.
La carte du monde pour preuve, aucune parcelle ne restait à découvrir !
Ne restait que la Lune.

C'est en tout cas ce que l'on me fit croire, à la maison et à l'école.
La science des hommes en était arrivée à son maximum. Les usines dominaient le monde.
Les nuages et la pluie jamais plus ne nous surprendraient.
Ma vie, assurée, toute tracée n'avait plus qu'à s'écouler saine, tranquille, dominée, dominatrice.
Roi du monde et des bêtes, prélevant sans cesse sur les ressources offertes,
moi, mes enfants déjà dessinés, leurs enfants et leurs petits enfants, tous n'aurions plus qu'à vivre avec certitude.
La certitude de notre toute puissance enfin reconnue.
Le travail, les études, ma position sociale à venir, voilà toute mon aventure, voilà les seuls risques encourus.

Tracée d'avance ma vie d'ouvrier congés payés petite Renault ou grosse bagnole et jouets de luxe.
L'aventure offerte s'étalait, vulgaire et triste, choisir ce que ma vie serait,
courbé à chercher dans les rayons des grands magasins, près du sol, les biscuits les moins chers,
ou trôner, radieux, porter mes yeux au loin, voyageur merveilleux, sur les hauts de gondole où vivent les confitures.
Pauvre bossu ou droit comme un i, bâton dans le derrière de toutes les façons, je rêvais d'aventures...

L'aventurier, le vrai, celui de mes lectures, voyage toujours léger, sautant au gré du vent des biscuits aux confitures.
Accumuler richesses et certitudes ne fait que l'alourdir, le pouvoir d'achat ne sert pas à grand chose,
ni d'ailleurs la condition sociale, quand il s'agit, au bout d'un fil de fibre d'inventer un hameçon,
gagner l'eau douce sur la pluie ou dans la chair de poisson.
Et puis les amitiés ne sont-elles pas plus terribles et merveilleuses pour deux heures partagées dans
quelque tempête subie ou voulue, naturelle ou guerrière ?
En tout cas c'est ce qui'l est écrit dans les livres.

Comment pourrais-je alors me faire des amis, si ma vie se borne à supporter mon voisin de classe,
sous prétexte de progrès abouti, quand déjà il m'ennuie.
Et qu'il risque de me suivre à l'usine et jusqu'au cimetière.
Je rêvais d'aventures et de territoires vierges.
La Terre, on me le fit croire, progressistes conquérants,
n'offrirait plus d'autres surprise que la visite du grenier de famille.

Un temps je me lançai dans l'ethno-archéologie, creusant des jours entiers à la recherche de fossiles marins,
vite découragé quand mon meilleur terrain de fouille fut coulé dans un parking,
en-dessous d'un centre commercial, biscuits secs ou confitures.
D'autres jeux, d'autres aventures, marcher sans tomber sur le bord glissant du trottoir gris, précipice infernal.
Franchir jusqu'au bout de la peur, jusqu'au bout du pont de cordes tendu, l'aventure citadine.
Ma vie enfin jouée, inassurée, improbable, la tête droit dans le ventre du brigadier moustachu,
passages piétons obligatoires. Petit à petit, refusant d'écrire par dessus les lignes déjà tracées du grand livre de ma vie,
je griffonnais dans les marges.
Je courrais entre les voitures, me couchait tout du long sous le camion de chantier vrombissant
aux essieux graisseux et affolants, pour m'enfuir toujours plus vite sous les cris et les huées.
Petit à petit, j'inventais mon aventure.

Transgresser les règles, déplacer les gâteaux secs des pauvres, pour les poser, crime,
en haut des rayons avec les confitures.
Depuis ce jour, jamais encore ne m'a quitté cet esprit d'aventure, et aujourd'hui vieux bonhomme,
rien ne me fait plus rire que d'adresser, à haute voix et en public, la parole à quelque froide machine.

Un jour pourtant, un jour de plus, ou de moins à souffrir, sur les bancs de l'école à gâteaux ou confitures,
le choc fut terrible. Moins bien sûr que celui où mes connaissances en calcul furent sérieusement mises à mal
quand je décidais de compter, fort de mon nouvel outil, le billion de millions ne suffisant plus à dénombrer,
les grains de sable de la plage. Plus qu'un choc, enfin, une découverte !
Il existait sur cette Terre un monde inexploré, !!
Là tout près, si près que c'en était ridicule, et qu'il me fut difficile d'expliquer au professeur et à mes camarades,
pourquoi je me mis à rire et pleurer en même temps.
La chauve souris entend ce que nous n'entendons pas !!!
Il existe un monde, des mondes peut-être, inexplorés, inaccessibles aux hommes.

Je rêvais d'aventure.
Explorateur magnifique, je rejoindrai les héros de mes livres. St Exupéry, Joseph Kessel,
Jean Moulin peut-être si le chemin est difficile, et m'assiérai content avec le Vieil Homme au bord de la Mer,
c'est décidé, je visiterai l'invisible !

Le premier invisible au monde qu'y s'offrit à ma soif de guerrier, à ma faim d'irréalité,
prit la forme insensée de ma première hallucination.
Une petit sirène bleue imprimée sur un quart de centimètre carré de papier buvard,
où fut délicatement déposé une goutte d'acide. Lysergic acid diethylamide.
Une petite sirène bleue achetée quelques francs, posée à fondre sous la langue,
ne laissa à mon cerveau d'adolescent que peu de chance à jamais peut-être,
de retrouver mon chemin dans les rayons organisés du supermarché.

Le voyage dura trente années, et je n'en ramène aucune découverte,
sinon qu'il me suffit aujourd'hui de regarder un cafard ou une pâquerette pour être émerveillé,
envoûté par la vie, tant que mes yeux accepteront la lumière.
Trente années de guerre où pourtant un jour je croisais un aveugle; il parlait aux chauves souris !

Depuis que chez les hommes je suis revenu, le progrès conquérant est mort avec les éléphants.
Les enfants, eux, rêvent toujours d'aventure.
Assis dans le canapé, jouant à crédit sur des consoles trop chères, ils rêvent de se séparer de la gravité.

Laissons-les rire et perdre leur temps, de temps en temps, l'usine n'a qu'à attendre.


Batistin


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