La main qui parle - Texte de Régis Leprunier


La main qui parle


LA MAIN QUI PARLE

 Le premier fut volé.
Le deuxième tomba du 11ème étage, où elle habitait.
Le troisième tomba dans la machine à laver.
Le quatrième brûla dans le micro onde.
Le cinquième disparut et ne réapparut pas...

Elodie, jeune fille de quatorze ans, trépignait, se tordait les doigts, hurlait,
éructait, dansait sur un pied, puis sur l'autre.
- J'veux un nouveau portable !
- Non! répondit la mère. Ton dernier téléphone, souviens-toi, nous étions au zoo,
devant le bassin de l'hippopotame, tu l'avais à la main.
Cette brave bête se mit à bailler devant toi, ouvrant une gueule béante.
Cela t'a fait peur, et tu as lâché ton portable qui est allé atterrir dans le gosier de l'animal.
La pauvre bête a dû subir pendant des heures ton message qui lui chatouillait la glotte:
" Salut ! C'est Lolo, j'suis pas là. Causez dans le truc."

- J'veux mon portable. On se marre avec les potines ( contraction de potes et copines
On s'fait des selfis, on fait des grimaces, on s'tire la langue, on s'fait des pieds de nez.
Et puis avec les profs, on s'fait tellement ch(censuré) Heureusement qu' on a nos portables !

- Mais vous n'avez pas le droit d'avoir des téléphones en classe. Le professeur pourrait vous les confisquer.
- Manquerait plus que ça. Le prof il est tellement" Lenu".
Y'aurait l'association des papas et des mamans d'élèves qui viendrait protester. M(censuré) alors. 
-L'incident est clos. Va dans ta chambre et je ne veux plus te voir d'ici ce soir.

Elodie maugréa, courut dans sa chambre et claqua la porte. On entendit des sanglots de rage.

Le mari de la mère, autrement dit le père, rentra du travail.
- Que se passe t-il ici ? "
La femme du mari, autrement dit la mère, répondit qu'il s'agissait d'une histoire de téléphone sans importance.
Les jours passant, la jeune fille n'alla plus à l'école, elle refusa de s'alimenter.
Elle tomba malade.
Un jour, l'oncle d'Elodie, qui était chirurgien vint la voir, et discuta avec elle.
- Ecoute-moi ma chérie , je suis en passe de faire une première mondiale en ce qui concerne la chirurgie plastique.
Quelque chose de révolutionnaire. Je ne te dis rien de plus pour l'instant.
J'ai de plus en plus de demandes pour cette opération.
Mais il y a quelques problèmes techniques que je dois résoudre.
Tant que tout ceci n'est pas résolu, je n'en parle pas . Mais bientôt , je te promets, bientôt, tu sauras.

Elodie ne savait pas ce que voulait dire son oncle, bien sûr, mais un vague espoir abstrait alimentait sa curiosité.
- Tu seras la première, lui avait dit son oncle
- La première de quoi ? En quoi serai-je la première ?
- Tout cela doit rester entre nous, n'en parle pas encore, lui avait dit le Tonton.
 - Il s'agit sûrement d'une opération pensa t-elle.

Ses rêves avaient pour décors des blocs d'opérations bizarres.
Son oncle avait un masque en tissu sur la bouche qui n'était autre qu'un morceau de la nappe à fleurs
qui se trouvait sur la table de la salle à manger.
Il chantait ses demandes d'instruments à l'infirmière préposée à ce travail.
" Mademoiselle passez-moi
S'il vous plait, sans émoi
Un premier bistouri
Un plus grand , je vous prie
Sur le front épongez
Toute sueur s'il vous plait
Passez une pincette
Aussi cette lingette
Tire bouchon, je vous prie
Epluche légumes aussi
Et puis un ouvre boite
Epongez je suis moite "

Un orchestre de cinquante musiciens, tout autour de l'opéré,
accompagnait le chirurgien dans son chant d'opéra chirurgical.
Des applaudissements se firent entendre des balcons, des chambres des malades, des loges.
Des ouvreuses vinrent aider à surveiller les instruments de vérifications.
- La tour de contrôle vient de donner son accord. Vous pouvez recoudre.

Elodie se réveilla et appela sa mère.
- Mamaaaaaaaaaaan ! J'ai fait un cauchemar ! "

Les peluches de la jeune fille se réunirent pour une conférence au sommet de l'armoire à glace.
- Etant donné que je suis la plus ancienne et la plus grande, exigea la panthère rose ,
je prends la parole.
- Je pense qu'il faut que cet oncle chirurgien dise une fois pour toutes ce dont il s'agit.
- Vous avez raison dit le crocodile boucanier, nous ne pouvons pas rester dans l'expectative.
- Il faut qu'il s'explique, renchérit l'ours en peluche,
dont un oeil avait été remplacé par un gros bouton de veste,
qui avait appartenu à l'empereur François Joseph.
- Nous attendons des explications, conclut le hibou, avocat des grandes affaires forestières. "

Cet appel avait-il été entendu ?

Toujours est-il que le lendemain de la conférence au sommet de l'armoire à glace,
l'oncle chirurgien décida de réunir la jeune fille et ses parents,
au grand dam des peluches de la chambre,
vexées de ne pas avoir été associées à la proposition du Tonton.

" - Chère Jeanne dit l'oncle , Cher Paul et toi Elodie , ma nièce, écoutez-moi.
Après un long préambule, long comme un vestibule, il se décida à préciser l'objet de sa visite:
-Elodie tu as perdu de nombreuses fois ton téléphone portable, et dans tous les cas,
tes parents t'ont racheté le dit téléphone, jusqu'au jour récent où tu as perdu
cet objet précieux dans la gueule d'un hippopotame.
Ma Chère nièce tu vas être , avec l'accord de tes parents, bien sûr,
l'objet d'une expérience chirurgicale mondiale, une première scientifique.
Je vais te greffer un smartphone dans le creux de ta main. Ainsi tu ne pourras plus le perdre.
Ce sera l'ami fidèle des bons et des mauvais jours.
- OOOOOOuuuuuuaaaaaaaaiiiiiiiiis !trépigna de joie de joie Elodie.
- De plus, comme il va s'agir d'une première mondiale, tu seras mondialement connue,
donc tu pourras t'inscrire à la chansocisson de l'eurovision, au concours mondial de miss Smartphone.
Tu pourras te promener sur les ragots sociaux (fesse-bouc et autres Pouik pouik)
tu pourras participer à la téééévéééé réalité.
Les plus grandes chaines d'informations, dit toujours le tonton, viendront filmer cette intervention
( CQFD télé , P3/14 télé, Monculsurlacommode - télé, ETC télé, etc)
Le monde de la mode a décidé de fabriquer un gant spécial trés smart et très phone.
D'ailleurs, il est question d'accompagner musicalement l'opération,
par "l'après midi d'un phone de Debussy"
L'événement arriva et le grand patron , ancien interne des hôpitaux de Chatillon les Bruyères,
opéra , commenta l'intervention :

- Cher public, comme vous le voyez sur les images, après avoir endormi ma nièce,
je vais procéder à l'ablation des trois doigts du milieu, à savoir, l'index, le majeur et l'annulaire.
Je vais garder l'auriculaire pour le micro et le pouce pour l'écouteur.
Il faut, bien entendu, désosser ces deux doigts afin d'y introduire tout un tas de bazar
et de fourbis électroniques miniaturisés, recoudre, ce que je fais.
L'opération et les explications furent longues et délicates.
Elodie avait été endormie avec du benjointibolaxoprédyl et elle se réveilla avec du Blajoturexadol.
Ce dernier produit étant plus efficace que le premier, car plus rapide à prononcer .

Après avoir fait le tour de plateau des fromages télévisuels, Elodie rentra chez elle,
fatiguée mais heureuse, de cette gloire subite, accompagnée du tonton bistoureur,
du papa et de la maman.
Les télégrammes affluaient...pardon, pas les télégrammes, ça n'existait plus, non,
les textos et autres SMS.
Elle était débordée par l'afflux d'intervious et d'autographes,
et puis des copines de l'école avec lesquelles elle refit des selfis avec son e-main, les grimaces , les tirages de langue.
Mais ce tourbillon d'événements la fatigua et elle désira rester seule quelques jours,
après toutes ces émotions et ces émissions.
Elle s'enferma dans sa chambre.
Seule, sa mère y entrait pour lui donner à manger.
Elle restait seule avec ses peluches. Elle leur parlait de ses aventures...
De sa rencontre avec le Mamamouchi, avec le Président des States,
avec John Bill, la grande vedette,
après toutes ces visites, au Taj Mahal,
 à la tour Eiffel, au grand canyon du colorado,
à la grande muraille de Chine,
au temple d'Ankhor , encore et encore...

La panthère rose ne disait rien, mais n'en pensait pas moins.
Le crocodile boucanier ne disait rien, mais n'en pensait pas moins.
L'ours en peluche borgne ne disait rien, mais n'en pensait pas moins.
Le hibou avocat ne disait rien, mais n'en pensait pas moins.

Toujours est-il qu'au bout de quelques jours, elle sortit de sa chambre
et vint prendre ses repas en famille.
On demanda de ses nouvelles. Comment elle se sentait ?

"- Bonjour, Elodie vous informe que le numéro demandé n'est pas attribué.
-Bonjour, Elodie vous informe que le numéro demandé n'est pas attribué.
-Bonjour, Elodie vous informe que le numéro demandé n'est pas attribué."

- Elodie ? dit le père que ce passe t-il ?
- Répond-nous ma Chérie, dit la mère.

"- Pour régler votre facture, tapez 1,
pour demander des informations sur votre facture, tapez 2,
pour résilier votre contrat tapez 3..."

- Allo, allo, André ? C'est Jeanne.
André était le grand patron, ancien interne des hopitaux de Chatillon les bruyères,
et en l'occurrence l'oncle d' Elodie.

Elodie se prend pour un répondeur téléphonique
- Bien sûr, bien sûr, je comprends. dit le tonton.
Tu comprends, les réseaux de fils nerveux étant interconnectés , les circuits sont courcircuités.
Entre temps Elodie avait ouvert la fenêtre de sa chambre et s'était mise à hurler:
"- Je suis un smartphone usagé, qui veut me réparer?.
Je me donne à lui, je serai sa télé, je serai ses photos ! "
Et elle se jeta du cinquième étage.
En bas, sous sa tête, une mare de sang s'étalait, et on entendit dans le creux de sa main gauche:
"- Température au dessus des normales, beau temps en Midi Pyrénées... "

Merci pour votre lecture,
à bientôt
Régis Leprunier


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