Claustrophobie - Texte par Batistin


Claustrophobie Texte n°4 du livre "La Mère Partie" par Batistin

Claustrophobie

 Texte n°4 du livre "La Mère Partie" par Batistin
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Vu d'avion, déjà, nous avions l'air si petits.
Vu de la Lune, et cette immensité autour, ma chambre d'enfant, aux murs épais et protecteurs,
me semble tout à coup aussi fragile qu'un biscuit sec.
Enfermés, nous sommes enfermés ! A la merci d'un gros caillou, météore assassin.
Le hasard, le moindre choc peut nous réduire en miettes, miettes de gâteau perdues
errant dans les draps blancs de mon lit d'enfant.

Le livre de sciences refermé, je me lève, étouffé de farine cuite, je veux m'enfuir.
Le choc est rude, il me faut impérativement quitter cette chambre,
je veux voir le ciel avant que de mourir, et puis j'ai soif.

Ici le ciel m'est interdit. La belle étoile se meure tous les soirs, avant que d'apparaître.
Les lourds volets roulants tombent, grinçants bien avant que naisse la Lune.
Enfermé tous les soirs dans la chambre trop parfaite, ordonnée par les adultes et
attendant sans fin la photo pour magazine de décoration, je m'enfuis en courant vers la salle d'eau.
Le couloir est trop long dans la pénombre, les grands d'hommes dorment,
l'escalier un trou noir béant et dangereux, aucune étoile ne brille au ciel bétonné, je suis seul.

Seul et nous allons tous disparaître ! Ecrasés comme des biscuits secs.
J'ai soif, j'ai chaud, je manque d'air. Je veux respirer la nuit, fraîche, inquiétante, magnifique.

Marchant maintenant, hors du temps, le long de l' éternel couloir de mes fuites nocturnes,
je viens de perdre d'un coup l'espoir d'aventure.
L'infini n'est qu'un vaste champ dont jamais je ne verrai le bout !
Fini l'espoir secret de m'enfuir un jour loin, libéré des quatre murs, du plancher tendu de linoléum,
du toit noir où jamais rien ne brille.
Sinon la lumière électrique et aveuglante qui hurle d'une voix sourde, tout à coup.

Un des grands d'hommes, assoiffé lui aussi sûrement d'aventure,
habillé le soir comme à la ville d'un beau costume bleu, météore hasardeux manque me renverser.
Le pyjama impeccable, tiré à quatre épingle, droit comme un i, gendarme de nuit me raccompagne.
Bien sûr j'aurai de l'eau, mais de l'air point.
Je ne verrai donc rien d'autre qu'une pile de livres avant que de mourir.

La gentille caresse sur ma joue et le bonheur que j'y laisse croire, bonne nuit.
Seul à nouveau, les miettes agressives infatigables ne me laissant aucun répit, j'étouffe.
J'étouffe de m'être ainsi laissé berner. Toutes ces années, nombreuses déjà, j'ai pris mon mal en patience.
L'enfance était, je le croyais, un passage obligé, accepté, qui me servirait à préparer la fuite.

Studieux, je trouvais dans les livres maintes histoires d'aventures,
picorant de-ci de-là quelques précieux conseils pour ma vie à venir.
Les journées passées à préparer la fuite, à m'endurcir,
ne servaient en secret qu'à tester mes capacités d'aventurier.
Offrant toujours la bonne figure du conscrit, je préparais mon coup.
Plus que dix ans, plus que neuf ans, plus que huit ans à attendre.
Je trouvais ma force dans les livres.
Au bout du chemin, je serai prêt, dur, sauvage, malin, efficace. La liberté.

Tous les soirs, mes héros me certifiaient que la liberté existe,
qu'il est possible de dormir dehors, de respirer les étoiles.
Mes héros de papier parlaient tous de ce sentiment merveilleux. L'infinie liberté.
Et là d'un coup, vu de la Lune, ce champ infini, univers de poussières, poussière d'étoiles, m'étouffe !
Jamais je ne pourrai m'enfuir. Jamais on ne s'enfuit de l'infini !

Tourner en rond sur cette vaste Terre ne me servirait qu'à y trouver le trou où m'endormir.
Comme l'oiseau, libre idiot, que dans une prière j'ai enterré l'autre jour avec la vieille, au potager.
Mes livres amis m'ont menti ! J'aurais dû m'en douter finalement.
Tous ces beaux livres m'ont été offerts par les grands d'hommes !
Enfermé, enfermé à jamais dans ma vie. Impossible de s'enfuir.
Ce corps, qui pèse de plus en plus, maintenant.
Le sommeil me rattrape, lui aussi.
Impossible de choisir, tout juste lutter un peu, le repousser jusqu'au bout de mes forces.
Je ne veux pas m'éteindre avant d'avoir vu les étoiles.
Lutter, résister, me faire de nouveaux amis, les livres m'ont abandonné.

Et puis, comme une évidence, au bout de la solitude, libéré enfin de ce poids imbécile,
de ce surplus de viande, je me parle. Bonjour l'ami, comment vas-tu ?
Je te connais, te reconnais, tu ne me mentiras pas. Enfin un ami clair, du cristal, doux peut-être.
Du cristal aussi il a la transparence. La lumière éclatante, enfin je respire.
Le toit s'est ouvert et je vois les étoiles !

Je vole, léger tel l'oiseau que du regard je suivais ce matin.
La nuit est belle, douce et accueillante, aucun grand d'homme pour interdire.
Que des prés, des arbres, qui s'offrent. Le hibou ne me fait plus peur.
Vu de près, maintenant assis sur la branche à côté de lui, je le trouve amusant.
Gros yeux de chasseur de mulots, il fait sa vie, je fais la mienne.
Le noir non plus ne me fait plus peur.
Je vois comme en plein jour, la Lune est immense et nous réchauffe le coeur.
La limace que je survole en souriant, complice, croque la verte salade.
Les haricots, en pleine lumière, rigolent en grimpant à toute vitesse, accrochés à leurs tuteurs.
Plus loin, le ruisseau où je jouais étincelle et chante bien plus fort que cet après-midi.
La grosse voiture d'acier métallique dort, cheval des grands hommes.
Bonheur accompli, sa jupe de fer se soulève un peu, alors qu'elle se retourne pour mieux se rendormir.
J'ai juste le temps d'entendre un doux ronronnement. Je ronfle comme un sonneur.
Libéré du poids imbécile de ma vie, je ne sais comment, je reviens doucement
me poser juste à côté, juste à côté de moi, et referme le toit.

Libéré du poids immense de mon corps de pierre,
juste avant que le sommeil ne me prenne, j'ai réussi à m'enfuir !
La nuit est belle, aucun grand d'homme à l'horizon, c'est décidé, c'est là que je vivrai.
Plus que huit ans. Quand je serai grand.



Batistin


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