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Concours clôturé le 24 mars 2017

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Dans le cadre de l’appel à texte « Dis-moi dix mots » 
(Avatar, canular, émoticône, favori, fureteur, héberger, nomade, nuage, pirate, télésnober)

EMOTI…GONE

Ce jour-là, je m’installais comme d’habitude face à mon ordinateur personnel. J’avais, ce jour-là, des messages à envoyer en grand nombre, pensez, c’était pour la cérémonie des voeux, car une nouvelle année débutait : il me fallait donc écrire en masse et je comptais sur mes émoticônes pour m’aider dans cette tâche fastidieuse, car j’ai énormément d’amis, figurez-vous ! Je ne puis me permettre d’envoyer de longues lettres à chacun d’entre eux... Sinon, je serai encore là, l’an prochain : compte-tenu du fait que j’ai environ deux mille relations, amis et famille confondus, et que l’année compte 365 jours, il me faudrait écrire plus de cinq lettres par jour. La tâche serait déjà ardue pour une personne qui ne ferait que cela… Alors, lorsqu’en plus, on a un travail, public, et une vie, privée, la chose devient impossible, impensable !

Je m’installai donc à mon bureau, dans les meilleures dispositions lorsque, stupeur : mon émoticône favori avait disparu de l’écran de l’ordinateur. Pfuitt !! Mystère ! Où avait-il pu s’enfuir ? Me faisait-il peut-être une blague ? Ou était-ce un canular ? Ou peut-être avait-il été enlevé, kidnappé par des pirates ? Mon sang ne fit qu’un tour, il fallait le retrouver, me porter à son secours, aller le délivrer où qu’il fût ! Hors de question pour moi de le remplacer par une autre image ou par un avatar quelconque, et, d’ailleurs, j’étais prête à affronter tous les avatars, tous les périls du monde pour le retrouver… même si tous les Vishnous de la création s’alliaient contre moi…

Je montai donc dans mon bolide intersidéral fureteur pour partir fouiller l’univers et ses galaxies. Aucune frontière humaine ou informatique ne pourrait m’arrêter dans mon élan. J’emportai moult plans, topographies et autres GPS. Je programmai des arrêts, des étapes, des escales éventuelles pour héberger le nomade au long cours que je m’apprêtai à devenir. Il me faudrait escalader des arborescences diaprées, enjamber des mots verbeux, par monts et par vaux, dévaler des rivières de débit et des fleuves de logorrhée, naviguer sur des océans de missives en évitant les missiles ennemis, traverser des pays inconnus aux langues barbares ou chevaleresques, hésiter à des carrefours entre idiomes, locutions et prononciations, goûter à des patois inconnus et à de nouveaux dialectes, rencontrer des profils numériques voulant me tirer le portrait moyennant argentique ou numéraire. Il me faudrait enfin entreprendre le grand saut astronomique au-delà de tous les vaisseaux spatiaux, doubler, comme une fusée, satellites et astronefs et, dans cette nuée de moteurs errants et de mobiles fuyants, contourner les nuages troubles du temps et de l’ennui.

L’ivresse me prit : Peut-être pourrais-je en profiter pour aller questionner les
grands mythes de l’histoire, découvrir les énigmes du passé et les mystères de la
création ? Aller frapper à la porte des grandes figures mythologiques, explorer
les limbes, rendre visite aux dieux de l’Olympe et aux héros du Walhalla. Je
pourrais aussi m’offrir une parenthèse chez le Père Noël et un épisode chez
Saint-Nicolas, sans oublier de botter, enfin, le cul du Père Fouettard….
Mon pouvoir serait sans limites, le monde allait m’appartenir.
J’étais en pleine euphorie.

Mais, soudain, un doute m’assaillit : Cet émoticône, sur les traces duquel je me
lançais avec enthousiasme, il aurait, lui aussi, vécu les mêmes aventures, les
mêmes pérégrinations que celles que je m’apprêtais à entreprendre.
Après avoir goûté à cette liberté, n’allait-il pas refuser de me suivre, pire n’allaitil
pas me télésnober ?

Nicole Desjardins
Paris, le 5 février 2017