Complètement...sphérique ! par Batistin


Complètement...sphérique ! par Batistin

Complètement...sphérique !

 par Batistin

Le liquide brun, traçant une ligne désespérément immobile et horizontale,
semble se moquer du verre à pied joufflu qui danse tout autour.
 Impossible d’aligner, parallèles,
la ligne dessinée par le plat du pied du verre avec celle du niveau liquide.
Ce ne sera pas pour ce coup ci.

 Un dernier coup d’oeil, celui du géomètre, et j’avale cul-sec le contenu.
L’alcool et ses quarante degrés me tombent au fond du ventre.
 N’ayant toujours pas réussi à dompter l’horizontale qui m’obsède,
depuis deux soirs que je traîne au comptoir du bar de nuit, je recommande un verre.

Quand la bise froide d’hiver a assailli le petit port de plaisance,
la patronne du bistrot à jugé que son stock de rhum tiendrai bien jusqu’aux beaux jours.
C’était sans compter sur ma colère.
Impossible de faire varier l’horizontale !

Le contenant s’affole et recommande.
 Quelques minutes à tenter, encore une fois, de dompter la ligne têtue,
et hop, cul-sec et rebelote.
 La première bouteille vidée, sans un mot, je descend du tabouret, en fait le tour,
 pour rassurer sur mon sens de l’équilibre, et remonte sur mon perchoir.
Et demande poliment, mais un peu sèchement, que l’on me serve à boire.

 Mon tour de piste finit de jeter un froid; tant mieux, on me foutra la paix.
J’ai bien assez avec la colère sourde qui me tient dessoûlé depuis
deux jours et deux nuits sans en rajouter dans la sociabilité.
 L’horizontale, faire varier l’horizontale.

Me concentrer sur ce joyeux problème est le seul moyen à ma disposition
 pour calmer la bête qui me fait souffrir..
 La nuit dernière, seul dans la chambre de l’hôtel désert, n’ayant pas assez bu,
j’ai hurlé, cogné à poings fermés dans les murs épais et bétonnés.
Impossible de dormir.
 La journée passée à marcher, cherchant en vain à me fatiguer
n’aura servi qu’à user un peu plus mes souliers .
La colère ne m’a pas quittée une minute.

Ce soir je cherche à m’abrutir, et la première bouteille me laisse encore
l’esprit assez clair pour souffrir. J’attaque donc la deuxième.

Débordée par la froide détermination à me détruire,
une femme me plante son regard droit là où ça fait mal. Dans le coeur .
 Qu'elle ne compte pas sur moi pour m’épancher !

Ouvrant tout à coup la bouche pour autre chose que d’y ingurgiter du liquide assassin,
je suis surpris par ma voix. Je ne parle pas , je gueule, je hurle.
Je hurle à la mort.
 Celle qu’après tout j’ai bien le droit de m’administrer, et que ça ne regarde personne.
 L’alcool à fait son chemin et me raconte ma vie.

Dehors, le matin d’hiver et ma froide colère tombent amis sur mes épaules.
Je quitte la petite ville où j’étais venu cacher ma peine.
Il y a trois jours, presque quatre maintenant, un ami a renoncé.
Il est couché, horizontal, ne se relèvera plus.

L’horizon sur l’océan, derrière le port, attend la plaisance.
 L’air est si pur qu’il s’arrondit.

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