Le temps




Le Temps

par Batistin
Tout à l'heure, il y a deux milles ans, j'ai croisé le même oiseau. Il tourne avant de fondre sur le mulot des champs. Depuis l'enfance le même oiseau qui me poursuit chaque fois que je longe un pré. Quelquefois je croise son oeil scrutateur quand il se pose sur un fil de téléphone tendu de poteaux de bois en poteaux de bois, en poteaux de bois, en poteaux de bois...
La route sans fin traverse, de forêts en champs en friche, tout le pays de mes fuites. De la ville à l'Océan, de l'Océan à la ville, l'asphalte se déroule sans fin, inexorablement. La ville s'effrite pierre à pierre et chaque petit caillou détaché court sur la route jusqu'à l'Océan. Fleuve de bitume que je descends, porté par le flux. Que je remonte à contrecœur, avec dans mes souliers des grains d'éternité.
Dans l'appartement qui abrite ma vie sombre, grain après grain, délaçant mes chaussures, je construis mon désert sur le parquet de bois. Déjà une petite dune au bord du bac à douche. Ma plage, mon Océan à moi.
Chaque matin avant d'aller me coucher, je vis la nuit, mes orteils fouillent savamment le sable au sortir de la douche. Mes draps ont ceci de particulier, c'est qu'ils sont infréquentables. D'ailleurs je dors toujours seul.
Le sable rapporté à chaque voyage, petit à petit a fini par envahir tout l'appartement. Crissant entre le sol et les chaussures, rendant tout déplacement dangereux, les rares personnes à se risquer chez moi ont tôt-fait de se retrouver le cul par terre. D'ailleurs je n'ai plus d'ami.
De pierres en pierres, de murs en murs, toutes les nuits j'erre dans la ville, accompagnant de temps en temps un petit caillou dans sa fuite vers la mer. Une route longe aussi le fleuve d'eau qui traverse la ville. Quelquefois je la suis, mais le sable à l'estuaire est boueux. Comme le fleuve inquiétant. Je préfère le fleuve de goudron qui se meurt d'un coup aux pieds des dunes océanes.
L'oiseau aux yeux perçants n'ose pas m'y suivre, c'est le royaume des oiseaux blancs à la voix éraillée. D'ailleurs j'ai moi aussi le chant éraillé.
Je n'ai appris aucune chanson, n'ayant jamais partagé la joie ou la tristesse des hommes en tribu autour du feu. Toujours en fuite, toujours d'ailleurs, je suis seul devant l'âtre. Le temps, l'horloge qui nous poursuit attendant l'instant pour faire jaillir la faux en coucou, me prendra au montant ou au jusant, qu'importe. D'ailleurs je n'ai plus l'heure.
Je ne sais que le jour ou la nuit. Lever de soleil dans les rues froides envahies du brouillard qui se lève du fleuve ou sur la mer où la nuit meurt. Coucher ressuscité en lumières électriques ou rougeoyant feu éternel. D'ailleurs je ne suis qu'un grain de sable.
Le petit grain de sable à l'horloge du temps. Elle s'est emballée, a forcé sur ses rouages, le ressort est sorti de sa loge, tout s'est arrêté. Le petit grain en est la cause. Une douce folie, une gentille désespérance qui me poursuit depuis l'enfance.
Un bel après-midi d'été, ayant résolu de mettre en pratique mon merveilleux et tout nouveau savoir arithmétique, je décidais d'associer à chaque chiffre appris un grain de sable. Le jeu, qui pourtant semblait plaire aux parents, aux oncles et aux tantes réunis sur la plage avait quelque chose d'irrémédiable. D'ailleurs j'en suis resté arrêté, comme l'horloge du temps.
Du haut de mes six ans, on allait tard à l'école en ce temps-là, je tombais tout à coup sur le derrière pris d'une angoisse, d'un effroi irrépressible. Après avoir péniblement réussià séparer vingt quatre grains de sable, et alors que mon père s'évertuait à m'expliquer le zéro, qui est aussi pourtant le douze ou le midi et est encore le vingt quatre ou le minuit, j'ai levé la tête. Le soleil marquait midi, n'ayant pas pris comme aujourd'hui deux heures de retard sur nous. Ma mère crut à un coup de chaud, ce n'était que la gifle de l'immense, de l'éternel, de l'infini. Combien d'années me faudrait-il, quel savoir humain suffirait-il pour dénombrer les grains de sable qui faisaient la joie de mes pâtés, de la plage et des dunes alentour.
Ce jour-là, mon coeur, petit coeur d'enfant, comme l'horloge du temps, a cessé de battre. D'ailleurs je n'ai plus jamais écouté mon père.
Depuis ce jour merveilleux et maudit, le temps s'est arrêté puis s'est enfui à tout jamais. D'ailleurs je ne lui cours pas après.
Ni en avance, ni en retard, je suis un grain de sable à l'horloge du temps. Les hommes horlogers ne supportent pas les montres inanimées. Les rouages libérés ont fini par m'expulser. D'ailleurs j’erre sans fin de la ville à la plage, de l'Océan à la ville, loin des hommes et de leur temps.
Seul l'oiseau qui me survole sur la route sans fin semble savoir où je vais. Je crois qu'il compte une Lune à chacun de mes passages. Est-ce un milan ?




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