Jeune et calibré



Jeune et calibré

par Batistin


Cent ans d’espérance de vie.
Une petite seconde pour choisir qui de lui ou de moi… n’espérera plus.
Sur la table, roulée dans un chiffon trop propre, brille l’arme noire.

Je ne connais rien aux armes, si ce n’est la fureur imbécile
qui m’étreint tout à coup à chaque fois que j’en croise une.
Tous les coups que j’ai pris sans pouvoir riposter,
toutes les humiliations ordinaires des contrôles de nuit,
tous mes ennemis resurgissent penauds à mon bon souvenir.

 La force obsédante des armes à feu, je m’en suis toujours tenu éloigné.
Ce soir pourtant, le petit calibre noir, aux marquages limés,
semble me sourire de toutes ses dents.
 Des flèches d’or qui hurlent en pointe, six cris au fond du barillet.
 Six cris que j’espère en cauchemar de tous les comptes impayés.

 Une petite seconde, l’homme assis face à moi va plier le torchon,
je ne suis pas près à payer le prix qu’il demande pour son bout d’acier froid.
Il me chauffe le coeur pourtant.
La simple chasse offerte, le braquage dont je rêve,
seraient plus réussis si j’avais pour ami ce lourd joyau d’acier.
Une petite seconde où il me faudra passer dans l’autre monde,
celui dont on ne revient pas.

 Debout derrière moi se tient un molosse, homme charmant qui me sert le café.
Ses mains sont si grandes et épaisses que la tasse a surgi comme par magie.
Et puis il reste là derrière moi, posant une de ses pattes sur mon épaule.
Entre le gras assis et l’énorme debout se tient fier et offert le seul qui m’aime.
Le revolver Colt Détective, six coups, court, lourd, beau….
 La seconde s’est enfuie, je me décide et demande à prendre l’arme en main.
Histoire de voir si lui et moi sommes assortis.
Le gras obtempère, après avoir pris soin de lui arracher ses petites dents,
pointues, carénées 38 spécial.
Sans balle, le poids reste honnête.
Suffisant pour casser le crâne d’os de l’hôte qui s’amuse de la suite.
Le mec sent bien l’envie forte qui m’attire vers la fin de mes jeux d’enfant,
et je crois que ça lui plaît.
Je vois dans ses yeux de pourceau qu’il sent le puceau.

Le barillet édenté qui sourit idiot, la grosse main du molosse me ramènent à la raison.
La raison du plus fort.
Je repose le monstre assassin, et laisse couler la larme que doit verser le jeune amant conquis.
L’émotion est forte, je ne le cache pas aux deux marchands.
Une histoire d’amour, un coup de foudre, une copulation accomplie en public.

 Je suis parti sans au bras, à la poche, ma nouvelle aventure.
Cet amour la m’aurait mené, je le sais, bien plus loin que je ne suis allé depuis.
Je n’ai jamais aimé autant que ce soir-là.

 Les années sont passées, sans regret de cette rencontre écourtée,
si ce n’est quelques fois où la colère m’étreint.
Et ne tire plus assez de gloire d’avoir su résister,
quand je croise mon regard froid qui brille dans le miroir.
Et qu’il me reproche pour l’éternité de l’avoir privé de sang à satiété.

Petit revolver d’acier noir calibré jamais oublié.
Je me souviens de toi ce soir, tout est à refaire.




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